Les espèces de Terre Adélie – partie 1

La faune nous entoure en permanence durant la campagne d’été. Nous vivons entre les colonies d’Adélie, de pétrels des neiges et d’océanites. Parfois, nous ne les remarquons même plus. Mais, depuis que tous ces oiseaux sont partis, leur absence est encore plus saisissante que lorsqu’ils étaient là. Et c’est pour ça que je vais vous présenter les 9 espèces qui se reproduisent en Terre Adélie (il y a ensuite des visiteurs, comme le léopard de mer, que je ne présenterai pas ici), alors que la majorité d’entre elles a déserté l’ile des Pétrels.

9 espèces, ça ne fait pas beaucoup, et on pourrait croire que le peu de diversité est lassant, monotone ou répétitif. Personnellement, je pense que, au contraire, il est très enrichissant d’avoir une faible diversité d’espèces, mais avec un assez grand nombre d’individus. Cela nous permet d’observer et de comprendre chacune des espèces avec plus d’attention que s’il y en avait 20 ou 30. Ensuite, pendant l’hiver, nous n’aurons plus qu’une seule espèce présente : les manchots empereurs. A la fin de ces longs mois sombres et mono-spécifiques, je vous dirai si la diversité me manque ou non. J’aurais tendance à parier que non.

Nous avons donc comme espèces 8 oiseaux et un phoque. Commençons par les oiseaux, rangés du plus petit au plus grand.

L’océanite de Wilson

40 grammes de bravoure.

C’est la plus petite des espèces qui niche en Antarctique, elle pèse seulement 40 grammes. Comme tous les oiseaux marins, elle se nourrit en pêchant. Elle peut plonger jusque 15 cm ! Bon, certes, ce n’est pas très impressionnant peut-être. Alors, voilà de quoi vous émerveiller sur cette espèce : elle peut supporter des températures de -50°C et sa migration est estimée à environ 60 000 km par an. Elle effectue en effet chaque année une migration de l’Antarctique jusqu’au 77° Nord avant de revenir se reproduire en Antarctique. Sa durée de vie est de 30 à 40 ans. Elle fait son nid dans les anfractuosités des cailloux et les poussins sont thermiquement indépendants (ils n’ont pas besoin que l’adulte reste près d’eux) au bout d’un jour seulement.

Le pétrel des neiges

Un pétrel des neiges.

Ce pétrel complètement blanc porte assez bien son nom. Il pèse entre 200 et 400g et a une envergure de 80 cm en moyenne. Un de ses moyens de défense, comme beaucoup d’oiseaux marins, est de régurgiter une partie de son contenu stomacal, généralement constitué de krill et d’huile. Ce régurgitat, à l’odeur assez particulière (pour ne pas dire repoussante, ignoble, répugnante) a pour effet, lorsqu’il est envoyé avec force contre un oiseau prédateur (comme le skua) de coller les plumes les unes avec les autres et donc de réduire la capacité de vol et l’imperméabilité du plumage. Lorsque ce même régurgitat est craché contre des ornithologues consciencieuses baguant les oiseaux de l’ile, il a comme effet de nous faire sentir l’huile de poisson pendant des semaines. C’est généralement la période de l’année, où, étrangement, les gens nous approchent moins. Aussi, j’ai pu observer un pétrel des neiges entièrement orange. Après avoir déchanté de la non-découverte d’une nouvelle espèce, j’ai habilement compris qu’il s’agissait d’un individu qui, lors des parades amoureuses, s’était fait régurgité dessus et avait donc perdu la blancheur de son plumage, le partenaire qu’il visait et sa capacité de vol au passage.

Il a l’air doux et gentil comme ça, jusqu’à ce qu’il se décide à régurgiter de tout son saoul.

Le damier du cap

On peut admirer la qualité du nid fait en petits cailloux, classique des damiers et des fulmars
©Camille Mermillon.

Merveille des merveilles, aussi bien dans l’apparence que dans le chant, cet oiseau de taille similaire au pétrel des neiges présente un plumage bien spécifique, blanc tacheté de noir, ou noir tacheté de blanc, c’est selon. Contrairement au pétrel des neiges et à l’océanite qui cherchent refuge sous les cailloux, le damier fait son nid directement dehors, au vu et au su de tous. Son moyen de défense favori est, comme pour les deux autres, un régurgitat sympathique et odorant.

Le fulmar antarctique

A l’instar des bouquetins, le fulmar peut être trouvé sur les falaises.
©Camille Mermillon.

Nous avons la chance ici d’avoir une falaise abritant quelques fulmars antarctiques. Elle se situe d’ailleurs juste face à la fenêtre de Biomar et nous pouvions, en été, les voir voler allègrement. Leur plumage est dégradé (du blanc vers le gris, ici, les couleurs sont discrètes) et leur bec et pattes sont roses. Il pèse autour de 800g, ce qui est un bon morceau. Comme les deux oiseaux précédents, il se nourrit majoritairement de krill et de petits crustacés, qu’il régurgite par contre plus rarement, pour le plus grand bonheur des ornithologues. Son nid, comme celui du damier, est constitué d’un grand nombre de petits morceaux de cailloux confortables.

Contrairement aux bouquetins, le fulmar peut voler
©Camille Mermillon. .

Je m’arrête là pour aujourd’hui, la deuxième partie est prête à être postée, mais je vous connais (ou tout du moins certains d’entre vous) et si l’article est trop long, vous ne le lirez pas ! La suite au prochain épisode (dans 2-3 jours).

Calendrier : Mai

Bienvenue en Mai !

Les journées sont chargées, le temps est court, l’air est froid.

J’en profite pour vous glisser quelques nouvelles d’ici : je passe la majorité du temps dehors, avec les manchots empereurs, dont je vous parlerai incessamment sous peu, sous forme de brèves sans doute. Nous avons eu des journées à -27°C (-41°C de ressenti) et je peux assurer que ça pique ! Ce sont des températures assez inhabituelles pour le mois d’Avril (10°C sous la normale, tout de même), et j’espère que Mai sera plus clément. Pour l’instant, le vent et le froid nous tiennent compagnie mais la neige est assez absente.

Sur la vie en communauté, tout se passe assez bien, nous avons fêté 3 anniversaires, ce qui est toujours l’occasion de rivaliser d’ingéniosité pour créer des cadeaux made in DDU (un jour, je vous en parlerai, peut-être). Nous n’avons en revanche plus que 2 sortes de fruits frais disponibles : orange ou pomme.

Voilà l’image de ce mois-ci ! Et à bientôt !

« En Mai, ne te perds pas d’un fil » comme dit l’expression.

Journal de brève : la banquise, enfin.

Hop là, que les journées sont trop courtes en ce moment pour faire tout ce dont on a envie, comme par exemple l’article dont je vous parle depuis si longtemps sur les différentes espèces… et pourtant, il n’y en a pas beaucoup des espèces. A la place, je fais des semi-articles, aux noms de plus en plus fantasques.

Je vais donc vous donner des nouvelles fraiches (c’est le cas de le dire, ahah) de ce qu’il se passe ici.

Un manchot empereur habilement dissimulé derrière un Adélie

Ça faisait une demi-éternité que nous étions bloquées sur l’ile, sans pouvoir aller sur les autres iles, aux alentours, ni même poser pied sur la banquise nouvellement formée, sous risque de passer à l’eau. Camille (ma co-hivernante ornitho) et moi-même rongions notre frein en rangeant frénétiquement le laboratoire et en faisant soit de l’accordéon soit la préparation d’un escape game.

Le dernier manchot Adélie (ou un de ses cousins)

Au fur et à mesure du temps qui passait, les manchots Adélie désertaient de plus en plus l’ile, s’en allant avec l’hiver venant ; d’ailleurs, le dernier est parti il y a 4 jours. Nous avons aussi constaté les premières arrivées des manchots empereurs, timides au départ, puis de plus en plus massives. J’ai une belle petite quantité de travail à faire sur les empereurs (et notamment un protocole crucial à leur arrivée) et l’impossibilité d’aller sur la glace me met assez en retard dans le planning. Mais comment savoir quand retourner sur la banquise ? En tentant sa chance ? En lançant des cailloux dessus ? Eh non, c’est en y faisant des trous, pardi !

La glace nouvelle qui s’est formée lentement, lors d’un coucher de soleil encore une fois superbe
Le perçage de banquise.

Le dista (chef de district de la Terre Adélie, Serge de son prénom) a fait un premier sondage il y a 10 jours afin d’estimer l’épaisseur de la banquise. Pour cela, il a creusé un trou à l’aide d’un foret, puis il a mesuré l’épaisseur de glace sous lui. Les sondages sont un peu risqués car, pour les faire, il faut être debout sur une banquise dont on ne connait pas l’épaisseur. Ce n’était donc pas impossible que notre dista prenne un bain glacé inattendu ! Le premier sondage a révélé une banquise de 10 cm, ce qui est bien, mais pas assez pour laisser vagabonder des humains dessus en toute tranquillité. On a donc patienté un peu plus et, il y a 3 jours, un nouveau sondage a été fait. Cette fois-ci, youpi, les 20 cm réglementaires étaient atteints et nous avons eu l’autorisation express de nous déplacer à 2 endroits afin d’y effectuer des manips ornithologiques. La banquise n’est pas encore autorisée d’accès à tout le monde et partout, mais vu le froid qui règne en ce moment, ça ne saurait tarder.

La manchotière en formation.

Je suis donc allée aider Camille à baguer les pétrels géants antarctiques avant d’installer des antennes de détection pour manchots transpondés. Les journées sont désormais doubles puisqu’il faut réussir à rattraper près de 10 jours de retard ! Heureusement pour moi, je ne peux pas travailler dehors la nuit, ce qui limite obligatoirement mes horaires, ouf ! (en ce moment, le soleil est présent de 08h à 18h à peu près).

Poussin pétrel géant antarctique

Mon travail actuel consiste à mettre des antennes de détections (les mêmes que pour les manchots Adélie), faire en sorte qu’elles fonctionnent bien avec l’aide de mes deux instrums favoris (j’ai nommé Raph et Manu), et marquer des manchots transpondés qui passeraient dessus afin de les reconnaitre tout au long de l’année et étudier leur chant. Mais j’en parlerai sans doute dans un prochain article…

Une colonne de 150 manchots se préparant à passer sur une de mes antennes judicieusement placée

Calendrier : Avril

Et voilà déjà Avril ! On ne se découvre plus d’un fil ici, les -26°C de ressenti commencent à piquer un peu les joues.

Le sèche-cheveux glacial de l’Antarctique souffle sur nos visages ses aiguilles de neige.

J’étais de service base hier, ce qui fait que j’en ai profité pour faire plein de petites blagues à mes collègues (comme scotcher des chaises ensemble ou coller des poissons dans le dos ou encore mettre une étiquette « en panne » sur la machine à café ou bien mettre un film plastique sur les urinoires…) on s’amuse comme des petits fous !

J’avais aussi préparé un diaporama de toutes les personnes de la mission avec des photos d’elles bébé, une folle ambiance je vous dis ! Il faut bien s’occuper pendant ces longs mois… La prochaine occupation : préparer un escape game avec deux acolytes chenapans (le patissier Nathan, surnommé NatPat et l’informaticien, Emmanuel, surnommé étonnamment Manu) et préparer le film de l’Open (un petit concours de films réalisés par les bases polaires du monde entier !)

Journal de bord: Portraits de manchots

Alors, oui, voilà, je l’admets haut et fort, je le clame : je procrastine.

En ce moment, j’oisive (et je parle en barbarismes), je me prélasse au bord de l’eau qui ne clapote presque plus parce qu’elle gèle, je mets les doigts de pied en éventail dans 3 épaisseurs de chaussettes et surtout, surtout, je n’avance pas sur les articles de blogs que je souhaite pourtant partager avec vous.

Mais voilà de quoi vous ronger un peu les dents, en attendant un véritable article avec de vraies pépites d’informations dedans et sans édulcorants.

Un skua posé sur des pancakes.

Quelques nouvelles de la vie ici pour commencer. Tous les poussins manchots Adélie sont partis. Il ne reste que les adultes qui muent : les manchots sont silencieux, regroupés dans des zones avec peu de vent et ils attendent que leur nouveau plumage pousse et soit étanche, pendant que l’ancien est disséminé au gré du vent sur l’ile. Il commence à faire sacrément frisquet, surtout le matin. Les températures sont proches de -15°C même si on attend un redoux (à -5 / -10°C) ce weekend. Les nuits s’allongent petit à petit et on perd en moyenne 7-8 minutes de soleil par jour. Mon travail sur les manchots Adélie est donc fini et je range les données accumulées au court de la saison, répare ce qui doit l’être, fais l’inventaire de tout ce qu’on a à Biomar (argh !) et prépare mon travail sur les manchots empereurs.

Il se trouve que j’avais eu la velléité de publier il y a 3 semaines un article sur les poussins Adélie qui perdent leur duvet mais, comme vous pouvez le constater grâce à votre sens aiguisé de l’observation, je ne l’ai pas fait à ce moment là. Donc, avec du retard, le voilà.

Les poussins, avant, étaient comme ça, bien au chaud dans leur duvet.
Puis il a fallut perdre le duvet au profit d’un plumage plus adapté à la vie aquatique.

Les poussins Adélie sont en effet munis d’un duvet épais, qui les protège efficacement contre le froid mais qui n’est pas hydrophobe. Nager avec est donc assez peu efficace, aussi bien d’un point de vue hydrodynamique (l’eau ne glisse pas sur le duvet) que d’un point de vue thermique (l’eau s’infiltre dans le duvet aisément et vient au contact de la peau, créant une déperdition thermique importante). De fait, il y a une phase de transition où ils perdent leur duvet au profit d’un plumage étanche. Pour notre œil humain, les aspects qui en résultent sont assez cocasses.

La mue commence souvent par le bas du ventre, l’intérieur des ailerons et la face.
Un profil élégant.
La perte du duvet façon « casque de moto ».
Il ne reste plus grand chose sur celui-ci.
Il en reste un peu derrière.

Un détail vous a peut-être accroché l’œil : le nouveau plumage des poussins Adélie n’est pas le même que celui des adultes. En effet, les juvéniles présentent un plumage plus bleuté que leurs ainés, leur gorge est blanche et ils n’ont pas le cercle oculaire blanc si caractéristique des adultes de cette espèce.

Ce poussin a une tête bizarre !

Véritable poussin apprenant à nager dans du frasil (la photo d’avant présentait un adulte, bien sûr !).

Petit diaporama montrant un poussin pourchassant son parent afin que ce dernier le nourrisse. Le poussin est aisément reconnaissable car il est très bien nourri, un peu sale et a un patch de duvet sur le torse.

Un autre individu en mue.

Calendrier : Janvier Février et Mars

Bon, hop, 3 mois d’un coup.

Pour la petite histoire, pour les cadeaux de Noël (en décembre, donc), j’avais fait un semi-calendrier antarctique à un des campagnards d’été (un charpentier qui sortait des beaux-arts !). Après lui avoir demandé sa permission, je vais poster tous les mois le petit dessin correspondant de ce calendrier. Comme je suis en retard, je mets janvier et février en bonus directement.

Voilà les dessins.

Janvier
Février
Mars

Brève : Et nous ne fûmes plus que 22.

Voilà, avec une semaine de retard sur la publication de cet article, je vous annonce officiellement que le dernier bateau avant l’hiver a quitté DDU.

L’Astrolabe est arrivé dimanche soir et est reparti mardi matin. On peut dire que l’escale fut brève, bien que intense en émotions. Tous les campagnards d’été sont repartis et nous ne sommes donc plus que 22 sur base.

L’Astrolabe, à quai, pour sa dernière rotation avant 9 mois.
Une bande d’hivernants sauvages saluant le départ du dernier bateau.

Nous allons être en isolation physique totale pour 9 mois et, par chance, pour l’instant, l’ensemble des gens constituant la TA 71 semble de bonne compagnie ! Nous nous sommes appropriés les lieux un peu plus : nous avons installé une table de ping pong dans le séjour, changé la disposition des tables pour une ambiance plus familiale, installé les canapés devant le rétroprojecteur pour les séances cinéma… Concomitamment, le travail s’est allégé cette dernière semaine pour tout le monde et nous avons donc pu nous reposer un peu (j’ai ainsi rattrapé quelques heures jours de sommeil en retard).

Le point sombre de cette rotation, pour tout le monde, est que nous n’avons reçu aucune lettre ni colis ! Le bateau est parti avant que l’avion chargé de nos colis n’arrive en Australie… Certains d’entre nous avaient commandé des objectifs d’appareil photo, d’autres attendaient des lettres, moi, des cadeaux de la famille… Tout cela devra attendre novembre ! Un coup dur pour l’équipe, mais notre moral d’acier ne saurait être ébranlé par des bassesses matérielles, et faisant fi de tout, nous avons fait un barbecue dehors, par -7°C !

Notre cuisinier, bravant flammes et fumées pour nous régaler de ses mets.
Une ornitho en pleine prédation de patates.

Après une campagne d’été sous une météo plus que clémente et une ambiance festive et intense, une nouvelle aventure commence donc ici : celle de l’hivernage. Les nuits s’allongent de plus en plus, les colonies d’oiseaux se vident, l’ile devient plus silencieuse, plus froide. C’est un automne sans feuille morte.

Il n’y a pas que l’Astrolabe qui part… les manchots Adélie aussi désertent l’ile !
Un poussin manchot Adélie et demi, sur fond de coucher de soleil.

Journal de bord: observations naturalistes d’un prédateur marin en pleine action

Une météo de nouveau clémente pour moi (c’est-à-dire une bonne grosse tempête des familles) me permet de vous écrire prestement ces quelques lignes, alors que je suis terrée derrière les vitres calfeutrées de Biomar :

Il y a quelques jours, il faisait un peu moche, mais pas assez pour ne pas travailler, et alors qu’une ornithologue regardait par la fenêtre en scannant ses carnets de terrain (je veux parler de ma co-hivernante, Camille), elle aperçut un mouvement suspect dans l’eau. Étant d’une nature rationnelle, elle n’a, bien sûr, pas supputé que ce fut le monstre du Loch Ness, qui n’aurait d’ailleurs pas grand-chose à faire dans ces contrées australes. À la place, elle saisit ses jumelles d’une main et de l’autre, m’hurla « Adéliiiiiie je crois qu’il y a un léopard de mer ».

Fichtre diantre ! Quoi ! Un léopard de mer ? Cet animal fantastique ? Je me levai prestement de ma chaise dans laquelle j’étais fièrement avachie (devant un compte rendu que je n’arrivais pas à avancer) et je me jetai sur mes jumelles puis dehors. Et oui. C’était lui. Il était là, au loin, ne me regardant même pas. Le léopard.

Les photographies que j’ai faites ce jour-là sont absolument médiocres et ne mériteraient pas d’être présentées ici. Mais, je vous en mets quand même une, afin que vous vous imaginiez des ornithos, dehors, dans le blizzard, à regarder au loin un vague remous, le cœur battant, les jumelles s’emplissant peu à peu de neige, les yeux plissés à cause du vent, admirant ce mammifère superbe mais peu visible quand même.

Voilà ce qu’on voyait aux jumelles et qui faisait battre notre coeur d’une langueur pas monotone du tout.
Et voilà, après zoom et post-traitement le genre de photo -superbe- que j’ai réussi à obtenir.

En revanche, le lendemain, il a fait grand beau temps et entre deux manchots à capturer et un déjeuner qui a duré de l’ordre de la minute (et encore, parce que j’ai pris le temps de mâcher), j’ai pu faire quelques clichés où l’on peut un peu plus voir l’animal.

Dans l’ordre des clichés : « une masse suspecte sous l’eau », « des manchots en panique qui fuient » et « une masse suspecte sous l’eau derrière un manchot en panique qui fuit ».

Ce prédateur est un phoque, et vit dans l’océan austral. Il est assez cryptique et on en connait assez peu sur son mode de vie, mais on sait que les femelles font jusque 500kg et les mâles jusque 300kg pour respectivement 3,8 et 3,2m. Une sacrée bête, somme toute. Ils ont des dents aiguisées qui présentent un double intérêt : filtrer l’eau afin de ne garder que le krill ou, si l’occasion se présente, attraper des proies plus grosses en les mordant.

Ce manchot nage étrangement de profil.
Ce manchot ne nage pas étrangement de profil. Il est prédaté par un léopard de mer en fait !

Ce que j’ai pu observer, ce jour-là, c’était la prédation du léopard de mer sur un manchot Adélie. Pour l’avaler, le léopard est obligé de le saisir et de le déchiqueter en l’envoyant en l’air. La scène peut être impressionnante, mais d’une beauté remarquable. On ne peut qu’admirer la puissance du phoque face à la volonté coriace mais insuffisante du manchot de 5kg.

Le léopard de mer est un prédateur opportuniste, et en cette saison, les manchots Adélie et notamment les jeunes de l’année vont à l’eau. C’est donc une occasion en or pour ce phoque d’avoir des proies faciles et en quantité importante. Les léopards peuvent manger jusque 30 manchots par jour.

Le léopard a relâché plusieurs fois sa proie avant de l’attraper de nouveau.
La particularité de certains prédateurs marins (comme les léopards de mer ou les orques) est de lancer leurs proies en l’air.

Depuis, nous ne l’avons pas encore revu, mais je guette autant que possible l’eau sombre au pied de notre ile. J’ai encore plus envie de m’y baigner mais ce ne serait pas très raisonnable, n’est-ce pas ?

Un léopard et son manchot Adélie.

Brève : Froid froid froid !!

Il y a une semaine et quelques, il faisait une chaleur pas possible : 7°C ! Le soleil tapait fort et il n’y avait aucun vent pour nous rafraichir. Alors, qu’est-ce qu’on a fait ?

Eh bien, nous avons fait la même chose que ce qu’on fait en été, sur une ile, lorsqu’il fait supra chaud : on s’est baignées !

L’expérience sensorielle de tremper son corps intégralement dans une eau à -1.8°C est extrêmement intéressante. Personnellement, je n’ai pas vraiment eu « froid », mon corps n’arrivant pas à savoir ce qu’était cette sensation douloureuse sur toute la peau lorsque je me suis immergée. A la place, j’ai plutôt eu l’impression de me baigner dans une mer de petites aiguilles. Je ne suis pas restée très longtemps, à peine une minute, mais déjà plus longtemps que la plupart des personnes présentes, qui se sont contentées d’un petit aller-retour. C’est mon côté kéké, que voulez-vous.

Lors de ma trempette, j’en ai profité pour faire quelques brasses…
©Thomas Mougeot
Camille et moi, à -1.8°C, rien ne refroidit des ornithos de l’extrême !
©Thomas Mougeot

Le necc plus ultra, c’était de voir les manchots juste à côté. On ne peut pas dire qu’on s’est baignées « avec » les manchots, mais ils n’étaient pas très loin non plus.

On a même eu un diplôme officiel !

Et pour celles et ceux qui se disent « -1.8°C c’est pas possible, c’est de la glace ! », n’oubliez pas que 0°C est la température de passage de l’état liquide à solide de l’eau douce, or ici, nous nous sommes baignées dans de l’eau salée !

Sinon, en sortant de l’eau (et après y être retournée une seconde fois, parce que c’était bien drôle tout de même), j’avais beaucoup de mal à produire de la chaleur au niveau des mes membres. J’avais beau me couvrir de vêtements, j’avais l’impression que ma peau ne dégageait que du froid. C’est une expérience très intéressante, qui permet de se rendre compte et de comprendre comment fonctionne une hypothermie. Le corps bloque la circulation sanguine périphérique (par vasoconstriction) et donc, on ne dégage plus aucune chaleur par la peau. L’intérêt pour le corps est d’éviter un refroidissment interne, qui serait fatal pour les organes (comme le coeur, l’estomac, le foie…), quitte à sacrifier quelques extrémités (qui a vraiment besoin de son orteil, finalement ?). L’inconvénient, c’est qu’on n’arrive plus à se réchauffer juste en mettant des couches supplémentaires. Après quelques flexions et sautillements, ça allait beaucoup mieux, et je n’ai jamais eu vraiment froid. J’ai donc eu un aperçu de ce que peut donner une hypothermie sans aucun des désagrément !

Journal de bord : Les antennes de dispersion OU la joie de devoir gérer du matériel électronique rempli de systèmes informatiques quand on est une biologiste.

Aujourd’hui, je veux vous parler d’une petite partie de mon travail. Je ne vais pas vous asséner l’entièreté de mes protocoles, parce que ça serait un peu long et qu’en plus, ça risquerait d’être fastidieux. Mais, puisque c’est moi qui décide de quoi je parle, parlons des antennes de dispersion.

Ce manchot ne sait pas de quoi je parle, et pourtant, ça le concerne.

Cette partie de mon programme consiste à estimer le taux et les caractéristiques de dispersion des manchots. Je m’explique : le programme de recherche pour lequel je travaille suit depuis près de 15 ans une colonie de manchots Adélie nommée Antavia. Dans Antavia, quasiment tous les manchots sont connus individuellement. En effet, tous les poussins naissant dans Antavia sont transpondés (avec la même méthode que pour les poussins empereurs: juste avant leur envol, on place sous leur peau un transpondeur électronique de la taille d’un grain de riz qu’ils gardent toute leur vie. Pour reconnaitre qui est qui, il suffit de lire le numéro du transpondeur à l’aide d’un lecteur de puce ou d’une antenne (qui n’est qu’un lecteur de puce géant, finalement). À chaque fois qu’un manchot transpondé entre ou sort de la colonie, les antennes placées aux entrées de la colonie le détectent. Ce suivi, assez technologique, permet de connaitre la fréquence et durée de leurs sorties en mer, leur réussite de reproduction, leur nid (auquel ils sont assez fidèles) et parfois même leur partenaire (auquel ils sont un peu moins fidèles). Mais voilà, certains individus ne reviennent jamais à leur colonie de naissance.

Pourquoi ?

L’ile des Pétrels abrite près de 14 417 couples de manchots Adélie.

Eh bien, déjà, sans doute parce qu’une certaine partie meurt en mer, ce qui est assez handicapant pour se reproduire, vous le reconnaitrez. L’autre partie, elle, émigre : elle va dans d’autres colonies que sa colonie de naissance. Où donc ? La colonie d’à côté ou à des kilomètres de là ? Elle s’y installe pour la vie ou change de colonie tous les ans ? Est-ce que les taux d’émigration varient selon les années ? Est-ce en lien avec le dérèglement climatique ? C’est pour répondre à ces questions que je mets en place des antennes de dispersion !

D’autres colonies de manchots Adélie, sur l’ile Ifo, à quelques kilomètres de l’ile des Pétrels. Les paysages sont drastiquement différents et le dépaysement est saisissant.

Les antennes dont je vous parle sont constituées d’un boitier avec moult composants électroniques, d’un long fil de cuivre (5-6 m de long !) formant une boucle et de panneaux solaires bien lourds.

Les deux manchots à gauche sont en train de marcher sur le fil de l’antenne que j’ai subtilement dissimulé dans la neige.

Si un manchot transpondé (donc originaire de la colonie d’Antavia) passe sur le fil, il sera détecté et enregistré. Pour récupérer les données, il faut récupérer une carte SD dans l’antenne. Enfin, ça c’est en théorie, parce que en pratique, il est arrivé plus d’une fois que les antennes ne fonctionnent pas, soit à cause de mauvais branchements, soit car un composant électronique était devenu défectueux, soit à cause d’un bug informatique ou que sais-je encore. Quand je me rends compte d’une panne, après m’être arraché les cheveux sur les branchements et avoir vaguement essayé de tripatouiller le système pour la forme, je délègue la réparation aux « instrum » (l’électronicien et l’informaticien). Heureusement qu’ils sont là car sinon, je ne sais pas comment je ferais !

L’informaticien, à droite de la photo, tente de réparer une connexion cassée.

Mais quand tout fontionne, encore faut-il trouver l’endroit où placer l’antenne. L’emplacement idéal pour une antenne est sur un chemin d’Adélie (pas moi, les manchots). Les manchots passent en effet souvent par une même route, qui est la plus pratique pour aller à leur colonie. Lorsqu’un chemin est très emprunté, c’est assez visible : en marron sur la neige et en blanc assez clair sur les cailloux. Les couleurs sont dues aux traces que laissent les fientes sur le sol. Pratique, non ?

Vous le voyez le petit chemin d’Adélie, délicatement marqué dans la neige ?

Mes antennes sont généralement en place sur l’ile des Pétrels, mais dernièrement, j’ai installé deux antennes sur des iles assez lointaines (environ 10-13 km). J’y suis donc allée en bateau, avec un instrum et des bras supplémentaires pour porter tout le matériel. C’est assez agréable de sortir de la base, prendre le bateau et de voir une autre ile. Par contre, au moment de poser l’antenne, c’est un pari qu’il faut faire : je l’installe à un emplacement, qu’il faut choisir le plus judicieusement possible, et hop, je la laisse 2 semaines. Il faut que je sois sure qu’elle ne s’envolera pas, que les panneaux solaires fonctionneront, que les manchots ne l’éviteront pas…

Le bateau en question (au dessus et au loin, derrière des bonds de manchots) et les tenues plus ou moins seyantes que nous devons porter pour monter dedans (ci-dessous), car une chute à l’eau serait sinon fatale.

Quelques photos de notre escapade sur les iles.

Et pour les résultats : eh bien certains manchots vont bien voir ailleurs ! Quand je regarde les données (nous sommes donc dans l’empirique) il semblerait que l’émigration la plus importante se fasse dans les colonies justes voisines (on reste près de chez papa-maman, mais dans le village d’à côté). Quelques manchots sont tout de même allés à 10km de leur lieu de naissance. Y en a-t-il encore plus loin ? Quel est le record de distance entre la colonie de naissance et la nouvelle ? Et si le réchauffement climatique arrive, y aura-t-il plus ou moins d’émigration ? Je peux vous dire avec fierté que je ne sais pas encore et c’est pour ça que la science continue !

Lors du voyage en bateau, on peut voir des icebergs.

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