Brève : le Pégéha

Pégéha en vol

Depuis quelques temps, à la manchotière, on ne croise pas que des manchots. Une autre espèce anime nos journées et rend la vie aux poussins un peu plus difficile (ou un peu plus courte pour certains d’entre eux). Je veux bien sûr parler du PGA : le Pétrel Géant Antarctique. Bien reconnaissable (et facilement différenciable du manchot empereur), le PGA est le plus grand oiseau volant se reproduisant en Terre Adélie. Il pèse jusque 5kg et son envergure avoisine les 2m. Son faciès est assez caractéristique, avec ce bec surplombé de narines tubulaires, typique des Procellariidés.

Bec avec narines tubulaires
Le bec en pleine mastication

Les PGA passent la majorité de leur temps en mer, en tout bons prédateurs marins qu’ils sont. Néanmoins, ils reviennent à terre assez précocement (vers juillet-aout, selon les années) et profitent alors de la présence des jeunes poussins de la colonie de manchots empereurs. Leur régime alimentaire est donc dit « opportuniste », par opposition avec des espèces spécialistes, qui ne se nourriraient que d’une sorte d’aliment.

Un opportuniste dérangé dans son repas par un autre opportuniste
Futur repas (d’un point de vue opportuniste)

Pendant la période de la fin d’hiver antarctique, les PGA se nourrissent de poussins empereurs. J’ai pu observer plusieurs fois le comportement de prédation, assez intéressant. Après avoir survolé la colonie, le PGA se pose en bordure et regarde d’un œil attentif les mouvements de poussins. Dès qu’un jeune semble suffisamment isolé d’un groupe, il bondit prestement et attrape sa proie. Si le poussin est assez petit, il peut le tuer en le secouant, mais dès que le poussin est un peu trop grand, il commence simplement à le manger. Parfois, les poussins arrivent à s’enfuir à moitié croqués, sans que cela augmente pour autant leur espérance de survie : il n’est pas facile de survivre à -15°C avec une plaie ouverte.

Méthode 1 : secouer la proie avec vigueur
Méthode 2 : manger tant que c’est chaud

Et quelle est la réaction de la manchotière par rapport aux PGA ? Eh bien très bonne question ! Je me remercie de l’avoir posée. Les adultes sont assez indifférents à la présence des prédateurs, tant qu’ils ne s’approchent pas trop d’eux ou de leur progéniture. Ainsi, il n’est pas rare de voir un poussin se faire manger en plein milieu de la colonie (avec tout de même une distance de sécurité entre les manchots et le pétrel). Les manchots adultes  tentent en effet d’attaquer uniquement lorsque le PGA est à portée de bec ou presque. Mais les PGA, dont la rapidité sur terre est largement supérieure à celle du manchot, évitent assez facilement les coups.  Les poussins, eux, sont bien plus farouches que les adultes, et cherchent souvent à se réfugier dans des groupes de manchots. Leur fuite, parfois chaotique, n’est pas toujours assez rapide pour échapper au prédateur.  

PGA en maraude
Un repas tracté sur la neige fraiche

Bientôt, les poussins empereurs seront trop grands pour être prédatés par les Pétrels Géants et ces derniers se tourneront vers un régime fait de pêche, de charognes fraiches et d’animaux faibles.

Groupe de poussins pressés de grandir
PGA sous la neige

Calendrier : Septembre

Ahh, Septembre ! Qui rime avec « indépendance des poussins et formation en crèche » ou encore « journées à rallonge avec le soleil qui se lève à 7h et se couche à 18h ». Comment ça, ça ne rime pas ? AH !

Sans plus attendre, le dessin du mois, illustrant une concommittance entre les manchots et le personnel enseignant : les deux sont débordés en nombre par les jeunes (à la colonie ou en classe, c’est selon). La différence réside entre autre dans la présence des PGA (Pétrel Géant Antarctique, dont je vais faire un mini-article prochainement sans doute peut-être), qui se régalent de poussins mais pas d’élèves. Nuance subtile, mais qui a son importance.

piou piou pioupiou pioupiou piou

« Mais à quoi ça sert que tu sois là, toi ? » Episode 1 : Géophy

Le mois d’aout s’est fait engloutir par les semaines de tempêtes et de météo favorable qui ne nous laissent pas un moment de répit. Je suis en permanence en train de courir après le temps qui me coule entre les doigts comme de la neige liquide. Par ailleurs, l’arrivée en septembre (rappelant toujours de façon pavlovienne la rentrée scolaire), signe le retour des jours longs et nous apporte une odeur aigre de fin d’hivernage. Plus que deux mois avant l’arrivée des premiers campagnards d’été ! Autant dire un clignement d’œil, un battement de paupière, une respiration de souris anxieuse !

A peine deux mois donc pour moi, m’atteler à la tâche que je me suis fixée de vous faire une présentation d’un maximum de mes co-hivernants. Car au final, connaissez-vous les 21 personnes avec qui j’ai la joie d’être coincée sur ce bout de caillou glacé ? Ou savez-vous ce qu’ils font ? Philosophiquement, je pourrais vous répondre que moi non plus, car, finalement, qu’est-ce que « connaitre une personne ? ». Mais, arrêtons toute philosophie ici et entrons dans le vif du sujet : Géophy.

La géophyne équipe au complet (par ordre croissant de taille : Emmanuel, Xavier et Raphaël)
© Xavier Champagne de Labriolle

J’ai en effet décidé de trier mes cohivernants par bâtiment de travail, même si cela revêt parfois peu de sens.

Géophy, donc, c’est le bâtiment de Géophysique, où on peut généralement trouver 3 lascars louches, que sont Xavier, lidariste idéaliste, Raphaël, électronicien rafistoleur et Emmanuel, informaticien escaladeur.

D’un point de vue structurel, le bâtiment est assez grand, séparé en plusieurs pièces, qui parfois, n’ont pas de logique entre elles. Le bureau, organisé en open space est un lieu de passage privilégié en cas de disque dur récalcitrant ou d’appareil photo à rafistoler… Je ne sais pas comment ils arrivent à travailler ici tant il y a de personnes qui viennent ! On peut trouver aussi l’atelier de Raph, toujours bien rangé, sauf quand il travaille, et il travaille beaucoup. De façon logique, la petite pièce attenante à son atelier est… la salle musique dont l’insonorisation est inexistante. On peut aussi trouver une salle de développement photo, avec toutes sortes de produits chimiques cocasses et enfin, une assez grande salle… vide. Cette salle presque superflue ici sert de débarras / salle loisir aléatoire / autre à toute la base. On y trouve les tables et chaises du Séjour en trop, des sacs de déguisements entiers (qui remplissent aussi certains placards de leur bureau), de vieux bouquins de géophysique des années 50, et tous les restes de projets entamés, finis ou à venir, laissés à demeure.

Les photos de bâtiment moche, c’est moche. A la place, je vous mets un couple de manchot qui cherche leur poussin sous la brume.

D’un point de vue individuel, voyons les rôles de chacun.

Xavier est lidariste. Son travail, comme celui de Camille, Raph’ et moi, est uniquement porté vers la science, directement. C’est lui le responsable du grand rayon vert tiré tous les soirs de beau temps. Ce rayon vert, il l’envoie par un laser dans la salle Lidar, à 50m de Géophy. Mais à quoi ça sert ?? Eh bien c’est la question que je suis allée lui poser, telle une envoyée spéciale, juste pour vous, à une heure indue (il était près de 21h, soit près de 45 minutes après mon heure de coucher habituelle). Voici mon reportage :

Xavier, cheveux longs attachés par un chignon élégant, la moue enjouée, prend une inspiration pour répondre à la question que je viens de lui poser, après 6 mois d’hivernage ensemble : « eh, mais en fait, à quoi tu sers ? ». Une longue explication vient alors éclairer ma lanterne. Si Xavier tire un laser vert dans le ciel tous les soirs de beau temps c’est en fait pour essayer de capter la présence d’aérosols et microparticules en suspension dans l’atmosphère. La présence ou non de ces nuages, invisibles à l’œil nu, est un indicateur important de l’état de la couche d’ozone. L’ozone, présent en très faible quantité dans la partie de l’atmosphère étudiée, la stratosphère, a pourtant un rôle prépondérant dans la filtration des UV et donc l’intensité avec laquelle ils nous parviennent (mais « trop » d’ozone impliquerait une augmentation de l’effet de serre). L’ozone peut être détruit (il devient alors du dioxygène) s’il rentre en contact avec certains composés chimiques, comme les CFC. Ces CFC (chlorofluorocarbures), émis par différentes industries, sont, entre autres, les molécules qui réfléchissent le rayon envoyé par Xav’. Le laser envoie 10 fois par seconde une lumière d’une longueur d’onde précise, qui se réfléchit (plus ou moins) contre les molécules en suspension et revient au télescope capteur. En fonction de l’intensité de la lumière réfléchie et du temps qu’elle a mis à revenir, on peut donc connaitre les densités et les hauteurs auxquelles se trouvent les nuages d’aérosols. Beaucoup d’aérosols entraine un trou dans la couche d’ozone et donc une filtration moindre des UV. Le jour, le capteur du rayon est saturé par toute la lumière émise par le soleil et l’atmosphère et donc ne peut pas fonctionner. Cela a pour conséquence de faire de Xavier un être nocturne, qu’on peut parfois croiser au petit-déjeuner, lorsqu’il va se coucher.

Le-dit laser, qui vient ensuite se rélféchir contre quelques miroir avant d’être envoyé verticalement vers le ciel.
Xavier, au swag inaltérable
Ombres du matériel et réflexion de la lumière sur des murs habilement blancs
Le RAYON VERRRTTT ah noon pas le rayon vert, il va tous nous tuer ahhhhhhh

Raphaël, quant à lui, n’est pas uniquement le super-réparateur des différents systèmes que je déploie sur le terrain (qui ont tous comme point commun de tomber souvent en panne). Il gère aussi toute la partie géophysique des études menées ici, Lidar mis à part. Cela inclut donc l’étude du champ magnétique, de la sismologie, mais aussi les mesures du rayonnement solaire ou encore du niveau de la mer. Beaucoup d’études sont menées par le CNES et les données sont récoltées automatiquement. Je ne vais pas détailler ici tout ce qui est fait, mais je vais en profiter pour vous transmettre ce que Raph’ m’a expliqué : nous sommes au Sud du pôle Sud, mais au Nord du pôle Sud. Voilà. Une fois cela dit, on peut s’intéresser à ce que ça signifie. La Terre est traversée par un champ magnétique, et le pôle Sud et Nord magnétique ne sont pas exactement à l’endroit des pôles Sud et Nord géographiques. Le pôle Sud magnétique est actuellement au nord de DDU et continue de dériver doucement. Un des boulots de Raph’ et Manu est de mesurer, tous les jours, l’emplacement du pôle Sud magnétique réel, c’est ce qu’on appelle la « MesAbs » pour « mesure absolue ». C’est une tâche qui leur prend une petite heure par jour et qui est, à les entendre, pas des plus intéressante. Pour cela, ils ont un appareil (un téodolite) dans un petit shelter excentré de la station qui leur permet de s’aligner avec les lignes de champ magnétique. Les mesures peuvent être faussées si un objet magnétique (comme des lunettes, une montre ou encore des chaussures avec du métal) est dans la pièce.

Face gauhe de Raphaël
Face droite de Raphaël
Téodolite sur son socle en marbre
© Emmanuel Obermeyer

Enfin, Emmanuel, ne travaille pas directement pour la science (MesAbs et aide à mon programme mis à part). Il gère le parc informatique de toute la base, développe le réseau et répare les pannes. Il est souvent demandé en cas de souci informatique professionnel ou personnel. Sa capacité à comprendre les ordinateurs et à coder est d’une grande aide pour améliorer certaines tâches automatisables mais pas faites par manque de connaissance en la matière. Par exemple, cette année, il a développé un système qui me permet d’avoir une alerte sonore lorsqu’un manchot transpondé passe sur mes antennes. Sans cela, pour marquer les manchots d’intérêt, j’aurais été contrainte de fixer un écran tout en surveillant d’un œil les individus qui passent, ce qui aurait mené, pour sûr, à un strabisme divergent à vie.

Informaticien en pleine informaticionnatisation

Voilà pour géophy !

Qui seront les prochains à passer sous le crible de mon photo-journalisme de pacotille ? Le mystère demeure encore entier.

Brève : Des poussins et des nouvelles, ou l’inverse

Illustration de mon cerveau qui fume devant l’immensité des tâches à accomplir.

Houla là, le temps file à une folle vitesse effrenée, sans souffrir de mes récriminations, je coule sous la douce vie acharnée d’un travail réconfortant et j’abandonne résolument toute idée d’écrire un texte compréhensible. Yolo, tout va à vau-l’eau comme diraient les jeunes.

Illustration de ma capacité de travail au sortir d’un hiver polaire.

Que s’est-il donc passé en Antarctique pour qu’un gouffre spatio-temporel m’empêche d’écrire mon article ? A part une féroce procrastination typiquement Adélique, eh bien, déjà, des tournages. Moult. Nous avons en effet participé au WIFFA, le festival des films antarctique. Je ne peux que vous conseiller d’aller voir les nanars terribles que nous avons produits sur le blog officiel de Terre Adélie : https://terreadelie-antarctique.blogspot.com/2021/08/wiffa-2021-les-productions-de-ddu.html.

Manchots sous la tempête

Et sinon, après s’être mangé 2 semaines de tempêtes, le calme est revenu, et avec lui, le soleil et de longues journées de terrain. Le soleil se lève désormais à l’aube et se couche au crépuscule (de 8h à 17h, donc). Je passe mon temps dehors, à guetter le moindre chant de mes yeux perçants et à admirer les poussins qui grandissent à une vitesse folle.

A l’heure du coucher de soleil.

Afin que vous embrassiez pleinement la difficulté à laquelle je fais face chaque jour pour rester concentrée devant tant de mignonnitude, voici une multitude de photographies triées à l’aveugle sur le volet.

Un poussin en position « tas mou »
Moult poussins
Poussin en gros plan.
Rapt
Le souffle du dragon

Promis, je pense à écrire mon article sur les habitants humains de DDU aussi… J’y pense.

Illustration de moi qui regarde au loin l’immensité des tâches à accomplir, mais cette fois, je suis déterminée et j’ai la force d’un poussin empereur de 30 cm de haut.

Calendrier : aout

Bienvenue en aout ! La météo fait n’importe quoi et il n’y a plus de saison !

En effet, fin juillet, nous avons fraichement atteint le seuil des -30°C, où, on peut dire, ça fait un peu frais. La température ressentie était autour des -40°C, glaglagla ! Et là, soudaiement, une masse d’air chaud venue du nord a fait grimper le thermomètre à -3°C ! Une jolie différence de 27°C en moins de 10 jours, autant dire qu’on ne sait plus comment se vêtir pour sortir.

La neige et du vent fort sont arrivés en même temps et les paysages ont donc rapidement disparu sous un épais manteau de blanc. Les déplacements sont devenus sportifs et il faut compter désormais 20 minutes et 2L de transpiration pour parcourir 100m, avec les 30cm de neige qui recouvrent tout.

La neige tombe doucement à l’horizontale, et vient nous caresser le visage à 180km/h.

Le prochain article est en cours d’écriture et il concernera le travail des hivernants de géophy, afin de commencer une petite série dont le thème est « mais à quoi ça sert que tu sois là, toi ? »

Journal de bord : naissances !

Au début, ce n’était que de petits « piou piou », murmurés du fond d’une poche incubatrice, invisibles, puis, après de longues heures à guetter le dessus des pattes des Empereurs, nous avons enfin vu les adorables bouilles des poussins tout juste éclos. Eh oui, ça y est, la colonie des Empereurs a officiellement ses premiers poussins ! (Le blog officiel de la TA, que je vous conseille d’aller voir, m’a bien sûr devancé sur cette information).

Un empereur mâle, assez maigrichon, et son poussin.
Argh non ! Il avait trop faim ! Il mange son poussin !
Ah, non en fait, il le nourrissait. J’ai eu peur.

Ces naissances sont concomitantes avec les premiers retours des femelles. Après près de 2 mois éloignées de la colonie, les revoilà ! Pour revenir, elles ont du marcher sur environ 300 km de banquise, avec une moyenne de 2 km/h, sans compter les pauses… Elles reviennent bien grasses, les réserves adipeuses et l’estomac rempli après leur voyage en mer, prêtes à prendre la relève de la couvaison (d’un oeuf ou d’un poussin). Les mâles, eux, ont attendu tout ce temps, en couvant leurs oeufs, sans manger, bien sûr. Pour les mâles arrivés le plus tôt à la colonie, ça fera bientôt 4 mois sans repas. Leurs réserves s’amenuisent et on constate en effet qu’ils ont bien maigri par rapport au début ! Certains ont déjà perdu la moitié de leur poids de départ.

Piou piou piou.

Mais comment faire si le poussin nait avant que la femelle ne revienne ? Le petit, dès l’éclosion, a besoin de manger. Or, ça fait 4 mois que le mâle n’a rien mangé, alors comment régurgiter ? Chez les manchots royaux (dans les iles subantarctiques), une molécule, la sphéniscine, est produite par l’estomac du mâle. Cette molécule empêche la dégradation des proies dans l’estomac des manchots, et le poussin qui nait est nourri par des proies non dégradées, non moisies et non putréfiées. C’est assez pratique. Mais, nous parlons ici des empereurs, et eux, après 4 mois, ils font comment ? A priori, les manchots empereurs n’ont pas de sphéniscine (à ce que je sache) et donc ne régurgitent pas de proie entière non dégradée, non putréfiée. A la place, ils allaitent. Enfin, euh, non, ils n’allaitent pas, mais l’idée est la même : ils produisent une substance liquide par leur oeosphage, riche en lipides et protéines, qu’ils régurgitent à leur petit. On appelle ça, couramment, le « lait de jabot » (alors que ce n’est pas du lait et que les manchots n’ont pas de jabot, tout ceci n’a aucun sens, mais que voulez-vous…).

Déplacement de mâles couveurs d’un endroit à un autre.

Cette capacité à produire une substance par l’oesophage ou le jabot et à la régurgiter à sa descendance existe chez d’autres oiseaux : les colombidés (le fameux « lait de pigon », à ne pas confondre avec le lait de poule…) et les flamants roses.

Poussin sous la neige, protégé par un parapluie en plumes naturelles de parent.

Tout ça pour dire, même si les éclosions commencent à survenir à tout va et que peu de femelles sont encore revenues, les mâles, s’ils ont encore assez de réserves, pourront nourrir leur poussin. Ouf !

De la neige !

La mid-winter

La mid winter ? Mais c’est quoi déjà ce truc ?

La mid winter (appelée couramment « la mid », parce que sinon, c’est trop long à dire), c’est une semaine de relaxe où on en fout pas une notre travail est réduit au minimum afin de pouvoir profiter de simili vacances avec des activités plus ou moins organisées. Pour savoir comment organiser cette semaine, en théorie, nous élisons un parti, dont la tête de liste est nommée « Onz’TA », après une semaine de furieuse campagne, où tous les coups bas sont permis, voire encouragés.

La semaine de propagande précédant la mid a été l’occasion d’assister à la réalisation de clips vidéos d’une qualité exceptionnelle. Trois partis s’affrontaient : Bio-trale 22 (une association de Biomar, de la centrale et de la menuiserie, dont ma co-hivernante était tête de liste contre son gré), la Boisnarchie (un parti dictatorial, qui après une révolution interne est devenu le CHIE, sans le Boisnar) et le PPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPPOF (ne me demandez pas ce que veulent dire tous les P, j’ai oublié, mais le O est pour Ornitho !).

Les trois têtes de liste lors du grand débat sur pourquoi il faut voter pour eux.

Au final, après un vote très serré et une volonté féroce d’obtenir une égalité par plusieurs protagonistes, un des trois partis a malheureusement remporté la victoire et, après quelques photographies, a renoncé au titre et l’a partagé avec l’ensemble des personnes de la mission. Ainsi, nous fûmes toutes et tous porteurs du titre de Onz’TA, et c’est dans cette ambiance collégiale que nous avons proposé des activités et créé un calendrier prévisionnel de la semaine de festivité.

Le vote se faisait sous le regard institutionnel de notre Dista.

Au menu : des activités dignes d’enfants de 5 ans, des jeux apéros, des soirées à thème, des petits-déjeuners améliorés, des activités manuelles… Bref, de quoi s’amuser. Pour vous donner un aperçu de ce à quoi pouvait ressembler la mid, voici quelques photographies agrémentées d’explications sur notre semaine.

Ainsi, j’ai organisé avec 2 comparses une chasse au trésor sur toute l’ile. Les équipes, de 2-3 personnes, avaient chacune une piste à suivre pour trouver un morceau d’indice final. Tout était dans la coopération, pour éviter que de petites tensions ne se créent à cause d’une compétition inutile. A la fin, tout le monde était rouge et transpirant, du fait de la course effrénée que nous leur avons fait subir et de leur implication physique et émotionnelle. Tout ça pour découvrir un apéro avec rillettes et pâtés végétariens dont nous avions mangé la moitié…

La descente vers le Mat Iono est raide !
Le Mat Iono, dans toute sa splendeur, avec à son pied, un petit shelter digne d’un film d’horreur style bâtisse des années 50 abandonnée.
Le petit shelter du Mat Iono, digne d’un film d’horreur style bâtisse des années 50 abandonnée.

Nous avons fait une soirée impro, dont les thèmes étaient tous plus inattendus les uns que les autres (scène de drague à la campagne en chant, ode au grand schtroumpf, noël chez les nutritionnistes…).

Une ode au grand schtroumpf.
© Camille Mermillon

Une des activités de la semaine était le lancer de hache. Nous n’avons perdu que 3 mains et 1 œil, ce qui est un résultat assez satisfaisant.

Quand aux soirées… ahhh… les soirées. Les soirées furent variées et diverses, mais toujours sympathiques. Il y a donc eu une pyjama party que j’ai subtilement esquivée par peur des ronfleurs, suivi d’un lendemain matin bisounours avec crêpes et gaufres.

Le lendemain était sous le thème Murder Party ! Quoi c’est donc une « murder » ? C’est une sorte de grand jeu de rôle où il faut résoudre une énigme. Chaque personne a donc un rôle à tenir, qui lui a été distribué préalablement, et a certaines clés pour comprendre le mystère. J’étais donc, avec mon binôme, une mafieuse de haut vol, qui se faisait passer pour une éditrice de renom. Il y avait des pseudo-magiciens, des gourous de pacotille, des antiquaires chasseurs de démons, un écrivain délirant… Tout ce mic mac donnait une ambiance joyeuse et farfelue, qui nous a permis de nous plonger dans un univers bien différent, loin de l’antarctique.

Mon binome et moi, en mafieux italiens de haut vol. La grosse classe.
© Camille Mermillon
Différents personnages essayant de comprendre la schmilblik.
© Camille Mermillon

Le vendredi soir, nous avons organisé les manchots d’Or des Miss et Mister TA. Le but était de se déguiser dans le genre opposé au sien, de la façon qui nous plaisait (soit la plus crédible, soit la plus fantasque…), avec une remise de manchots en cartons pour les prestations les plus marquantes.

La soirée des Manchots d’Or.
© Thomas Mougeot

Enfin, la dernière soirée était sous le thème du Far West. Pour cela, tout au long de la semaine, nous avons confectionné décors et déguisements. Je me suis notamment occupée de réaliser un pseudo-totem d’inspiration amérindienne, aux couleurs chatoyantes, et je me suis moi-même déguisée en pseudo-totem d’inspiration amérindienne aux couleurs chatoyantes.

Le déquisement en pseudo-totem d’inspiration amérindienne aux couleurs chatoyantes et le pseudo-totem d’inspiration amérindienne aux couleurs chatoyantes.
© Thomas Mougeot

Puis la mid s’acheva, avec plus ou moins de lendemains difficiles. Un petit concert de notre orchestre national sonna le glas de la fin. Une bonne semaine, intense en jeux et sociabilisation, dont j’ai bien profité et qui m’a donné la hâte de retrouver la colonie de manchots que j’avais presque délaissée pour une semaine.

Notre orchestre national, composé d’une flûte, une guitare, un accordéon et un cornet à piston.
Le silence de la banquise.
Une nuit d’aurore.

Calendrier : Juillet

Bienvenue en Juillet ! Déjà ! Que le temps passe vite quand on s’amuse. J’en profite pour vous faire un petit résumé de ce qu’il s’est passé dernièrement. Nous avons fêté la Mid-Winter, à l’occasion du solstice d’hiver. La journée la plus courte était tout de même longue de 2h30 et nous avons eu près de 4h de lumière. Durant cette semaine de mid-winter, beaucoup d’activités ont été organisées et je compte rédiger prochainement un petit article à ce propos, illustré de photographies compromettantes.

Du côté des manchots, j’ai la joie et le bonheur de vous annoncer que la première femelle a été vue de retour aujourd’hui et nous avons entendu (sans pouvoir le voir) le premier poussin hier. Les mâles qui étaient couveurs et seuls depuis un mois vont bientôt pouvoir s’en aller en mer, après près de 4 mois de jeûne.

Sans plus tarder, l’image du mois (qui sera peut-être la dernière car je n’ai pas d’image faite pour les mois d’après, oups).

Rencontre avec un illuminé.

Des nouvelles de la manchotière

Voici longtemps que je n’ai pas donné de nouvelles sur ce qu’il se passait en ce moment en Antarctique.

Coucher de lune et lever de soleil sur une manchotière endormie

D’un point de vue humain, nous continuons à avoir nos petites habitudes : soirée jeu le mercredi, film le dimanche, café après le repas, tournée générale de tisane le soir… Quelques tensions pointent parfois le bout de leur nez, ce qui semble normal, puisque nous cohabitons tous ensemble depuis près de 6 mois. On peut noter qu’aucune tentative de meurtre n’est à déplorer, preuve d’une bonne ambiance globale dans la mission. Des petites sorties de groupe sur la banquise sont organisées afin de profiter de l’air frais et des rayons du soleil. Avec mes deux comparses de méfait, nous avons enfin fini l’escape game dont je vous parlais il y a quelques temps. Apparemment, il a eu un certain succès, ce qui me motive à peut-être en réaliser un autre.

Manchot tentant de cacher le glacier derrière lui.

Mais trêve de bavardage sur les primates avec lesquels j’ai le plaisir d’hiverner. Parlons un peu des manchots.

Et qui a encore le soleil en plein dans les yeux ?
Grattage synchronisé : le sport favori des manchots

Les manchots empereurs sont les seuls animaux d’Antarctique à se reproduire en hiver. Ils arrivent donc au moment où tous les autres partent, vers mars, et forment une colonie. Les individus chantent et se déplacent beaucoup au sein de cette colonie jusqu’à trouver un partenaire. La fidélité des empereurs d’une année sur l’autre est estimée à 15%, ce qui est assez faible comparée aux autres manchots. Les femelles chantent plus que les mâles à ce moment-là car elles sont plus nombreuses. Il semblerait que l’espérance de vie des mâles soit plus faible et entraine ce déséquilibre du sexe-ratio. C’est donc assez fréquent de voir deux femelles se battre à coup d’ailerons ou de bec pour un mâle.

La neige devient vite verte sous une colonie d’empereurs.

Une fois le couple formé, les manchots ne chantent plus. Les deux membres du couple restent collés à l’arrêt et très proches lors des déplacements. En cas de séparation physique, les retrouvailles sont assez rapides, chacun chante ou crie de son côté jusqu’à retrouver l’autre. On peut facilement différencier le mâle de la femelle d’un couple : le mâle est plus grand et plus gros que sa partenaire. Par contre, quand un individu est seul, la tâche est bien plus ardue : est-ce un mâle un peu maigrichon ou une grosse femelle ? C’est souvent difficile à dire.

Alors ? Mâle ou femelle ?
Alors ? Mâle ou femelle ?

Vers mi-mai, la majorité des manchots se retrouve en couple, et la manchotière devient bien plus silencieuse. C’est aussi le moment où on observe le plus de copulations. Tout un cérémonial se met alors en place : le couple s’éloigne un peu de la colonie, ils baissent alternativement la tête, la femelle se couche à plat ventre et relève sa queue et le mâle monte sur son dos, avec plus ou moins de difficulté et tente d’aboucher son cloaque avec celui de la femelle. Il est assez fréquent d’observer d’autres individus, isolés ou en couple, venir pousser un mâle essayant de se reproduire. Pourquoi ? L’explication « ce sont des chenapans » ne me parait pas entièrement satisfaisante, et c’est pourtant souvent la première qui vient à l’esprit. Non, en vrai, je ne sais pas. Ce sont des chenapans ?

Copulation d’un couple.

Trois semaines plus tard, la ponte a lieu. De nouveau, un cérémonial se met en place : la femelle va à l’écart de la colonie et est suivie par le mâle. Elle pond son œuf, le met sur ses pattes et le montre à son partenaire en chantant. Les deux montrent alors successivement leur poche incubatrice et le mâle montre un intérêt grandissant pour l’œuf. Au bout d’un moment d’une durée assez aléatoire, la femelle recule et laisse son œuf sur la banquise que le mâle s’empresse de récupérer et de caler sur ses pattes, au chaud. De nouveau, les deux chantent puis la femelle part rejoindre l’eau libre pour se nourrir, laissant derrière elle son partenaire garder l’œuf pour deux mois.

Un oeuf et juste au dessus, une poche incubatrice et juste au dessus, un manchot.
Agitation et mouvements de foule d’une tortue.

Et nous voilà donc à la période actuelle : la colonie est principalement constituée de mâles, couvant leur œuf et attendant l’éclosion et le retour des femelles. Les manchots sont beaucoup en tortue et assez silencieux, ce qui contraste avec la colonie du début que nous avions.

Le silence de la tortue.

Et mon travail dans tout ça ?

Moi expliquant à deux badauds le protocole scientifique que je dois mettre en oeuvre.
©Emmanuel Obermeyer.

Eh bien le protocole principal de l’hiver est l’acoustique. Mon but est d’enregistrer les chants de manchots transpondés (ceux qui ont une petite puce électronique, qu’on leur a implanté sous la peau lorsqu’ils étaient poussins). Pourquoi faire ? L’objectif est de savoir à quel point le chant d’un manchot est stable dans le temps, aussi bien au cours d’une année qu’au cours de sa vie, et dans quelle mesure ce chant est un marqueur de la santé du manchot. Comment faire ? J’ai déployé des antennes fin mars-début avril, habilement dissimulée sous la neige, là où les manchots passaient pour rejoindre la colonie. Puis, j’attendais. Quand un manchot transpondé marchait au-dessus de l’antenne, un signal sonore était émis et je le marquais à l’aide de teinture à cheveux déposée sur un pinceau, au bout d’une perche de 3m. De cette façon, le manchot n’était pas capturé, il était simplement touché par un pinceau, à distance. La difficulté réside ensuite à retrouver les manchots marqués, car, avec une perche de 3m et de la teinture parfois gelée, mes marquages n’étaient pas toujours très visibles ou durables… Depuis, j’ai marqué une petite quarantaine de manchots que j’essaie de suivre quotidiennement. Je connais par cœur tous ceux que j’ai revus (pour les autres, les marques n’ont peut-être pas tenu assez longtemps). Ainsi, pour résumer : mon job, durant le mois de mai, a été de retrouver 40 manchots avec une marque noire plus ou moins visible sur le ventre parmi 8 000, et si possible, enregistrer leur chant. Autant vous dire que j’ai passé beaucoup de temps sur le terrain, par -25°C, pour une quantité de résultats assez faible et je compte bien continuer !

Deux individus marqués se montrent leurs oeufs.

Canicule polaire.

Calendrier : Juin

Juin ! Juin est déjà là, avec la promesse de nuits de plus en plus longues, de solstice hivernal et de festivités en tout genre à l’occasion de la « mid-winter ». Juin est aussi le moment de petit creux dans l’activité de terrain puisque les journées sont courtes, le temps pas tout le temps clément et les manchots au ralenti. Bientôt je vous ferai part d’un article sur les empereurs, mais, sinon, ma collègue Camille m’a bien devancée et en a écrit un de qualité exceptionnelle que je vous conseille d’aller voir : https://des-manchots-mais-pas-qu-eux.blogspot.com/2021/05/les-empereurs-sont-la-depuis-deja.html (il y a même des photos de moi, en tenue de travail. Saurez-vous reconnaitre une Adélie d’une Camille sur la banquise ?). Mais trêve de publicité pour la concurrence, et passons sans plus attendre au dessin de Juin.

Plonger directement dans la gueule d’un léopard de mer n’est pas recommandé par l’OMS.

Et pour les personnes curieuses : mais c’est quoi la mid-winter ? La mid-winter est une semaine de relaxe dans l’hivernage où sont organisées activités et soirées afin de fêter les jours les moins ensoleillés de l’année. Pour ce faire, des « partis politiques » s’affrontent une semaine avant à coup de propagande déloyale afin d’être élu et de remporter le titre honorifique de « Onz’TA » (car notre chef de district est nommé le « DisTA », et donc, celui d’après, c’est le Onz’TA, vous voyez le niveau d’humour recommandé pour la mid’ ?). Le parti élu aura en charge l’organisation de la semaine.

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